« J’ai senti son souffle sur mon visage »

Chère Madame, cher Monsieur,

« Lorsque les magistrats seront agressés, ils se décideront peut-être enfin à punir les délinquants. »

Voilà le genre de choses que je lis et que j’entends souvent.

Il est vrai que, jusqu’à maintenant, les magistrats sont encore une profession relativement « protégée », en comparaison des policiers et des gendarmes, des pompiers ou des enseignants.

Pourtant, de plus en plus d’entre eux témoignent, sous le couvert de l’anonymat, rendre désormais leurs décisions la peur au ventre.

Car, comme tout un chacun, ils ressentent la montée de la délinquance au quotidien. Ils la constatent dans leur activité et en tant que citoyen, dans la vie de tous les jours. Ils voient que l’autorité n’est plus respectée nulle part, y compris l’autorité des juges, et de plus en plus souvent ils sont confrontés à l’agressivité des prévenus et à des menaces de représailles.

Et parfois il arrive qu’eux aussi soient victimes de la délinquance.

C’est ce qui est arrivé tout récemment à une magistrate du parquet de Toulouse, comme le rapportait le journal La Dépêche.

Nous sommes la nuit du dimanche 8 novembre, il est environ 3h du matin. La magistrate dort paisiblement. Mais soudain, une sensation la tire de son sommeil. Un souffle sur son visage.

Elle s’éveille en sursaut et, comme dans un cauchemar, voit un homme penché sur elle. Nous pouvons tous imaginer la terreur qui a dû être la sienne à cet instant !

Trois hommes se sont introduits dans sa maison, profitant d’une porte vitrée laissée ouverte, et ont tranquillement entrepris de la cambrioler, sans se soucier de savoir s’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Celui dont elle a senti le souffle était en train de se pencher par-dessus le lit pour voler son téléphone portable, sans craindre de la réveiller.

Comme s’il était chez lui ou bien à son bureau, aussi à l’aise que s’il faisait un travail salarié ordinaire.

Fort heureusement pour la magistrate, les trois malfrats choisissent alors de s’enfuir plutôt que de s’en prendre physiquement à elle, et ils seront interpellés peu après par la BAC.

Il s’agit de trois immigrés clandestins, âgés de 21 à 35 ans, arrivés quatre mois plus tôt de Mostaganem, en Algérie. Bien évidemment, ils n’en sont pas à leur premier cambriolage, ni sans doute à leur premier séjour en France.

Comme l’a expliqué la vice-procureure lors de leur comparution devant le tribunal de Montauban, le vol est pour eux « un choix de vie ». « La filière de Mostaganem est connue », a-t-elle ajoutée, « ils savent que durant le temps d’instruction de leur demande de droit d’asile, ils toucheront 440 € par mois. »

L’avocat de la magistrate cambriolée a rappelé lui aussi qu’il ne s’agissait pas de « petits voleurs à la sauvette », mais de délinquants aguerris qui n’hésitent pas à prendre le risque d’être confrontés aux propriétaires des habitations qu’ils cambriolent.

« Ma cliente a été réveillée avec ce visage hostile au-dessus d’elle dans ce qu’il y a de plus intime, sa chambre à coucher », a expliqué l’avocat.

Et comme tous ceux pour qui la délinquance est un choix de vie, ils connaissent les failles de la justice française et son essoufflement.

Le tribunal a prononcé des peines de 6 à 15 mois d’emprisonnement ferme assortis d’une interdiction définitive du territoire à l’encontre des trois hommes.

Mais, depuis la loi Belloubet de mars 2019, les peines inférieures ou égales à six mois de prison ferme doivent obligatoirement être « aménagées », c’est-à-dire transformées en autre chose que de la prison, et celles de plus d’un an de prison ferme ont vocation à l’être.

Dans ces conditions, on comprend que l’un des condamnés ait eu le culot de demander au tribunal s’il pouvait « rentrer au « bled » directement sans passer par la case prison »… Pourquoi se gêner, en effet ?

Certes, une partie de la magistrature est complètement gagnée à la culture de l’excuse. Ce sont, grosso modo, ceux qui votent pour le Syndicat de la Magistrature lors des élections professionnelles. On ne sait pas exactement combien ils représentent. Peut-être un quart de l’ensemble des juges.

Mais la très grande majorité d’entre eux font simplement avec les moyens du bord. Ils savent bien que toute la chaîne pénale est engorgée. Eux-mêmes sont surchargés de dossiers et chaque jour on leur dit que les prisons sont saturées, bourrées jusqu’à la gueule. Chaque jour ils s’entendent dire que les centres éducatifs pour jeunes délinquants sont pleins, qu’il n’y a plus de place nulle part.

Et surtout, constamment, les politiques leur adressent l’injonction de ne pas envoyer en prison. Alors même que les magistrats leur disent la réalité de la délinquance et la nécessité d’incarcérer !

Je vous avais parlé récemment de cette conférence surréaliste, durant laquelle Eric Dupond-Moretti avait demandé aux parquets de recourir encore davantage aux « mesures alternatives », puis était parti sans même écouter leur réponse.

Le procureur général de Paris lui avait pourtant dit que « La délinquance du quotidien, est une délinquance dure, violente, qui dégrade considérablement la vie de nos concitoyens » et qu’il « ne peut pas être demandé au ministère public de ne plus déférer ni requérir de mandats de dépôt. »

Mais le ministre était déjà ailleurs.

Dans de telles conditions, la plupart des juges ont l’impression qu’on leur demande d’écoper la mer avec une petite cuillère et certains se découragent. Mais beaucoup, sans doute, n’attendent qu’un signal, un changement de discours et de politique pour adopter d’autres pratiques. Beaucoup attendent aussi que le gouvernement leur donne les moyens indispensables pour lutter efficacement contre la délinquance.

Voilà pourquoi les prochaines élections présidentielles seront si importantes. Nous ne pouvons absolument pas faire l’économie de ce rendez-vous, car aujourd’hui les principaux blocages sont au sommet de l’État.

Sans un gouvernement enfin courageux et lucide, la situation continuera de se dégrader. Mais, avec ces deux qualités, tout pourrait changer. Beaucoup d’acteurs de la chaîne pénale n’attendent que cela.

Voilà pourquoi nous nous y préparons dès maintenant. Pour informer, proposer, mobiliser, faire pression. Et pour cela, l’Institut pour la Justice a besoin de vous.

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Alors, si vous le pouvez, faites un don à l’IPJ. Notre action dépend de vous.

Avec tous mes remerciements et mon dévouement,

Laurence Havel

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