Un terrible aveu d’impuissance


Chère Madame, cher Monsieur,

Nous sommes le 8 octobre 2016, sur la RD 445, à l’endroit où elle longe le quartier de la Grande Borne. Il y a là un carrefour, qui est sans doute le carrefour le plus dangereux de France.

« Au bout de cette voie se trouve un feu tricolore, à la hauteur d’une boulangerie. Lorsqu’ils repèrent des voitures arrêtées au feu, et lorsque les conducteurs sont des femmes seules, les jeunes surgissent des immeubles, cassent les vitres et arrachent les sacs, puis ils repartent avec le butin aussi vite qu’ils sont apparus. Les attaques sont violentes et, pour les victimes, très traumatisantes. Les gens du coin savent qu’il vaut mieux ne pas s’arrêter là, quitte à griller le feu rouge. »

Et puis, chacun sait que la Grande Borne est une plaque tournante du trafic de drogue.

« Les affaires commencent à la nuit tombée. (…) Les bandes criminelles imposent aux habitants, qui n’osent plus s’en offusquer, un couvre-feu contraint. Tous les éclairages publics s’éteignent et les résidents sont priés de rester chez eux. C’est l’heure où il ne fait pas bon avoir un enfant malade, car aucun médecin ne s’aventurera dans le quartier. Des grappes de guetteurs tiennent les halls d’immeubles et les entrées des passages qui mènent à de petites cours en impasse. » (Michel Aubouin, 40 ans dans les cités)

Alors une caméra de vidéo surveillance a été installée en haut d’un mât métallique.

Mais la caméra est régulièrement attaquée : à la meuleuse, à coup d’engin de chantier…

Alors ce soir là, deux voitures de police sont stationnées au pied du mât. Il y a deux policiers dans chaque voiture. Pour surveiller une caméra censée surveiller un quartier dans lequel la loi des bandes a depuis longtemps remplacé les lois de la République.

Soudain une vingtaine d’individus, aux visages dissimulés, surgissent des immeubles alentour. Ils lancent immédiatement des cocktails molotov sur les voitures de police. Les véhicules s’embrasent aussitôt. Les policiers tentent désespérément d’échapper aux flammes, mais les criminels bloquent les portières.

Au bout de quelques minutes le groupe des assaillants retraverse la route en courant et rejoint le quartier.

Les policiers sont gravement brûlés et évidemment traumatisés. L’un d’entre eux, qui restera plusieurs jours entre la vie et la mort, en réchappe par miracle, brûlé à 25%.

Cette tentative d’assassinat sur quatre policiers choque la France entière, et révèle au grand jour à quel point l’État a perdu le contrôle sur ces quartiers que l’on dit pudiquement « sensibles ».

Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, parle d’une « attaque barbare, destinée à tuer ».

Alors on va mettre le paquet pour retrouver les auteurs. Tous les moyens disponibles sont mobilisés.

Seulement voilà, bien que l’attaque se soit déroulée en plein jour et que la circulation soit assez dense sur cette route, personne n’a rien vu. Comme d’habitude à cet endroit-là. Et puis il s’avère que la caméra que gardait les policiers était, pour des raisons de financement, de qualité médiocre. Elle filmait en noir et blanc et aucune des images qu’elle a enregistrées n’a pu aider à identifier les assaillants.

Dans le quartier la loi du silence règne et des pressions dans la cité conduiront à des rétractations, voire à la fuite de France d’au moins un témoin. Lors du procès, même des témoins centraux n’ont pas répondu à leur convocation devant les assises, terrifiés à l’idée de possibles représailles.

Comme l’explique Michel Aubouin : « Notre système juridique est impuissant à protéger les témoins. Leurs noms circulent dans les procédures. Les avocats les donnent à leurs clients. La police n’a aucun moyen d’aider ceux qui l’aident. Elle ne peut leur fournir ni un autre logement ni un autre travail. »

Finalement 13 jeunes (dont 3 mineurs au moment des faits) sont mis en examen. Leur procès s’est déroulé du 15 octobre au 4 décembre, à huis clos, dans un palais de justice d’Évry placé sous haute surveillance, tant on craignait les violences à l’annonce du verdict.

Les accusés encouraient la réclusion criminelle à perpétuité pour tentative d’homicides aggravés.

Finalement la cour d’assises de l’Essonne a condamné 8 jeunes à des peines allant de 10 à 20 ans de réclusion criminelle, et en a acquitté 5 autres.

Bien évidemment les policiers sont très en colère à l’annonce de ce verdict. « On ne comprend pas cette décision en demi-teinte avec une forme de mansuétude et notamment des peines de seulement 10 ans », a réagi Loïc Travers, secrétaire national Ile-de-France d’Alliance.

« C’est un déni, une négation de l’humanité des policiers, de ceux qui chaque jour risquent leur vie pour éviter que notre société ne sombre, et ça c’est juste inacceptable », a renchéri Linda Kebbab, déléguée Unité SGP Police.

On peut comprendre la colère des policiers, seulement voilà, pour condamner quelqu’un, il faut des preuves et il semble bien que, dans cette affaire, les preuves manquaient et aussi qu’un certain nombre des auteurs de l’attaque n’a jamais été attrapé.

En fait ce qui est vraiment grave à l’issue de ce procès c’est précisément que, en dépit des efforts considérables qui ont été consentis, le résultat ait été aussi médiocre.

Les policiers ont fait leur maximum pour retrouver ceux qui ont tenté d’assassiner quatre des leurs, mais ils ont largement échoué. La loi du quartier a été plus forte que les lois de la République, une fois encore.

Ce 8 octobre 2016, sur la RD 445, la présence de deux voitures de police pour surveiller une caméra de surveillance était déjà un terrible aveu d’échec, un aveu d’impuissance.

Le procès qui vient de s’achever est un second aveu d’échec, un second aveu d’impuissance.

Le verdict qui a été rendu le 4 décembre par la cour d’assises de l’Essonne devrait tous nous inquiéter.

Avec tout mon dévouement,

Laurence Havel

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