Le naufrage de Paris

institutjustice

Chère Madame, cher Monsieur,

Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans que je lise un article qui évoque l’état de dégradation de notre capitale. Travaux incessants qui provoquent des embouteillages permanents, saleté croissante, rats qui pullulent, et surtout délinquance galopante, tout le monde ou presque semble d’accord sur ce triste constat.

Y compris des personnalités médiatiques qui, a priori, n’habitent pas les pires quartiers qui soient.

La semaine dernière, c’était Le Point qui rapportait les propos du chanteur Alain Souchon, qui a toujours vécu à Paris mais qui désormais envisage de quitter une ville devenue « sale et violente ».

Un peu avant, c’était l’acteur Fabrice Luchini qui n’hésitait pas à comparer son quartier, le 18e arrondissement, avec « une ville du Moyen-Orient » en raison de sa « saleté sublime » et qui déclarait que Paris n’était « absolument plus habitable ».

Et que dire des visiteurs étrangers, qui arrivent dans ce qu’ils imaginent être « la ville lumière » et qui découvrent la réalité du Paris d’aujourd’hui…

Il se trouve justement que j’ai reçu il y a quelque jours une sorte de « carte postale » envoyée par l’un de nos experts, le docteur Theodore Dalrymple.

Le docteur Theodore Dalrymple est anglais, mais il connaît bien la France et notamment Paris, dans laquelle il vient souvent.

Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous son texte. Je crois que tous ceux qui sont venus un jour à Paris ces dernières années se reconnaîtront dans son constat alarmé.

« Deux choses me déplaisent ou m’inquiètent lors de mes visites à Paris. Le premier est le caractère hideux de presque tout ce qui a été construit depuis 1945 et le second est le nombre de resquilleurs dans le Métro. Je les observe avec une fascination horrifiée.

Les resquilleurs semblent se diviser en deux catégories principales : ceux qui sautent par-dessus les barrières et ceux qui vous poussent par derrière pour franchir les barrières, comme si votre ticket était un ticket pour deux. Ces derniers sont plus souvent des femmes que des hommes.

Ce qui me frappe le plus chez les resquilleurs, particulièrement chez ceux qui sautent vigoureusement par-dessus les barrières, c’est leur impudence. Ils enfreignent la loi au su et au vu des autres passagers, et beaucoup d’entre eux semblent avoir une allure triomphante une fois qu’ils sont sur le quai, comme s’ils venaient d’accomplir quelque chose d’assez remarquable. Loin de dissimuler leur délit, ils semblent presque s’en vanter et le jeter à la face des spectateurs.

Ma femme (qui est, ou a été, parisienne) et moi-même essayons parfois d’arrêter ceux qui poussent derrière nous dans leur tentative de voyager avec nos billets, mais ils réagissent à nos efforts non pas avec embarras, comme s’ils étaient pris en flagrant délit, mais avec indignation, comme si nous violions leurs droits, et comme si nous n’avions ni le goût de l’amusement ni le sens de l’humour. Dans la Gare du Nord, j’ai vu une fois un jeune homme arracher un téléphone portable de la veste d’un touriste américain, qui fut assez rapide pour le lui reprendre. Le visage de l’apprenti voleur n’exprimait pas la peur ou l’embarras, ni même la déception, mais l’indignation devant l’acte de lèse-majesté commis par le touriste. C’était comme si le voleur considérait son vol comme une forme légitime de perception de l’impôt.

Personne n’ose intercepter ceux qui sautent par-dessus les barrières du métro, qui pour la plupart sont, bien sûr, jeunes et en forme. Les autres passagers ont probablement peur de le faire, car certains resquilleurs pourraient avoir des couteaux sur eux et personne ne voudrait mourir pour un tel motif. Bien sûr, si les passagers honnêtes se regroupaient ils pourraient facilement dominer un seul resquilleur, mais parfois ils sont deux ou trois à la fois et de toute façon les gens sont occupés ; une telle action leur ferait perdre du temps et pourrait leur causer des problèmes juridiques fastidieux. L’impunité est la meilleure partie de la vaillance.

Je soupçonne également (bien que je ne puisse pas le prouver) que d’autres pensées et sentiments inhibent leur action. Les resquilleurs sont principalement jeunes et probablement relativement pauvres ; ils pourraient être au chômage. Le fait qu’ils soient souvent équipés d’iphones et de chaussures Nike ou Adidas les plus récentes et les plus absurdement chères ne rentre pas en ligne de compte : ces biens pourraient avoir été volés plutôt qu’achetés. Mais les resquilleurs sont pour la plupart des défavorisés et certains d’entre eux au moins appartiennent à des minorités ethniques. Ils sont donc poussés à frauder par nécessité plutôt que par malignité, ou alors ils se vengent d’une société fondamentalement injuste et de plus en plus inégale, dans laquelle certains peuvent facilement se payer un ticket de métro et d’autres pas. Essayer de les empêcher de frauder serait donc ajouter l’injustice à l’injustice.

Ces pensées et ces sentiments sont une rationalisation de la complicité de fait avec les resquilleurs. Ils apaisent le désagréable sentiment de culpabilité et d’impuissance qu’éprouve le citoyen face à la petite délinquance dont il est chaque jour témoin et qui autrement le pousserait au désespoir. La publicité accordée depuis de nombreuses années aux théories sociologiques, criminologiques et psychologiques qui excusent le crime ont sapé la confiance des citoyens dans leur propre jugement moral et dans la légitimité de tout système concevable de justice pénale, et pas seulement de celui qui existe aujourd’hui. Il est difficile de réprimer la criminalité dans de telles conditions – la criminalité qui, nous devons toujours nous en rappeler, frappe les pauvres bien plus que les riches.

»

Avec tout mon dévouement,

Laurence Havel

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